Je me souviens d’une conversation avec mon ami Jean au sujet de l’apprentissage du japonais. On avait déjà passé quelques années à étudier le japonais. On pouvait converser simplement et lire péniblement des textes divers. Malgré nos efforts, on avait toujours des difficultés dans les situations plus complexes. Nos progrès avaient ralenti. On était dans une phase délicate où on se sentait parfois confiant et parfois pas du tout.

« Oui, c’est comme ça désormais et je ne vois pas trop comment évoluer. On est arrivé à ce niveau et on y est pour un bon bout de temps, j’ai l’impression… », nous disions-nous en plaisantant à moitié.

Le plateau rencontré au niveau intermédiaire contraste fortement avec la phase initiale de l’apprentissage du japonais. Si les premiers efforts sont marqués par d’intenses difficultés, ils constituent également une période de progrès incroyables et de grandes satisfactions. En un laps de temps très court, on passe de l’incompétence totale à la capacité de faire des choses diverses et variées.

En revanche, l’étape intermédiaire est frustrante. On ne se sent pas assez à l’aise pour affirmer que le travail d’apprentissage est terminé mais, on constate que l’étude supplémentaire donne des résultats de moins en moins satisfaisants.

Les trois hypothèses à l’origine de la stagnation.

J’aimerais passer en revue trois explications de la cause du plateau intermédiaire, chacune ayant une certaine pertinence en fonction des compétences de chacun. Ces explications sont les suivantes :

1/ Les connaissances augmentent de manière exponentielle avec le niveau d’expertise.
2/ Le progrès repose autant sur le désapprentissage que sur le nouvel apprentissage.
3/ La résolution créative de problèmes est plus difficile que l’imitation des autres.

L’explosion exponentielle de la connaissance.

L’acquisition de compétences repose sur la connaissance. Celle-ci croît de manière exponentielle au fil de l’apprentissage et décroit également rapidement dans sa fréquence d’utilisation. En d’autres termes, l’acquisition de nouvelles connaissances demande un effort très important en raison de son grand volume et de sa rareté d’utilisation. (Loi de Zipf).

Chaque mot/kanji nouvellement appris demande à peu près le même effort mental mais, la baisse de fréquence d’utilisation signifie que chaque mot contribue de moins en moins à la compétence.

En outre, les connaissances ne sont pas acquises une fois pour toutes. Le cerveau est doté de la fonction « oubli ». Nous avons souvent besoin de plusieurs expositions espacées pour apprendre un mot/kanji et le maintenir en mémoire. Comme les mots/kanji plus rares sont utilisés moins fréquemment, il leur faut beaucoup plus de temps pour devenir des éléments permanents de notre répertoire linguistique.

Compte tenu du taux d’oubli et de la lenteur de l’accumulation de nouveaux mots, le plateau intermédiaire peut être le point d’équilibre où les nouveaux apprentissages sont égaux aux anciens oublis. À ce niveau, nous oublions les mots peu utilisés aussi rapidement que nous les apprenons et notre progression stagne.

Le désapprentissage : une étape cruciale

La stagnation au niveau du plateau intermédiaire suppose que l’apprentissage est monotone face à l’expolosion du volume des connaissances nouvelles à acquérir.  En d’autres termes, l’apprentissage est organisé de façon additive. On pense que chaque nouveau mot accroît la compétence, jamais la réduit. Cependant, une grande partie de l’apprentissage ne se déroule pas de façon linéaire. Par exemple, la prononciation se fige souvent dans l’apprentissage d’une langue. Il sera donc plus difficile de se débarrasser d’un mauvais accent que d’apprendre de nouveaux mots. Dépasser le plateau d’apprentissage signifie donc qu’il faut également désaprendre certaines choses mal acquises.

Notre manque de progrès est dû au fait que nous travaillons uniquement la connaissance avec des méthodes médiocres. Pour progresser, il faut donc prendre distance avec nos méthodes usuelles avec humilité, affiner notre approche, déconstruire et reconstruire des automatismes par l’étude et la pratique vivante du japonais.

L’obstacle de la copie et de la création

Les êtres humains sont d’excellents imitateurs mais de médicocres résolveurs de problèmes en général. Nous progressons grâce à notre capacité à nous appuyer sur les épaules des innombrables générations précédantes.

Apprendre des autres est rapide. Toutefois, cela se limite aux situations routinières qui permettent d’appliquer facilement les vieux principes. Les nouvelles situations rencontrées aux niveaux avancés et le nombre plus faible de personnes ayant atteint ces niveaux, exigent une recherche approfondie de solutions inovantes pour progresser.

Le plateau intermédiaire, selon ce point de vue, peut aussi être un passage de l’apprentissage par les autres à l’apprentissage par essais et erreurs, ce dernier étant beaucoup plus lent et laborieux.

Conclusion

En raison de la grande différence linguistique entre le japonais et les langues latines, le japonais demande un travail très important dans l’acquisition de la connaissance socle. Toutefois, l’effet plateau n’est pas spécifique au japonais. Les étudiants en français langue étrangère ou en anglais par exemples rencontrent également ce phénomène. Dépasser le plateau intermédiaire n’est pas une chose aisée : acquérir de nouvelles connaissances approfondies ; faire délibérément des efforts importants pour perfectionner les acquis ; accéder à des conseils de mentors présents en faible nombre.

Ce n’est pas honteux d’être intermédiaire. On peut faire déjà un certain nombre de choses intéressantes. Bravo à toutes les personnes qui sont arrivées à ce niveau. Néanmoins, s’il est toujours utile de s’améliorer à mon sens, il est également important de penser à ses objectifs et à l’investissement nécessaire pour atteindre son but. Savoir se poser les bonnes questions. Par exemple : Pourquoi apprendre le japonais ? Qu’est-ce que j’en attends. L’engagement nécessaire pour évoluer est-il réaliste par rapport à ma vie réelle et mes moyens ? 

Apprendre une langue est un processus sans fin, vivant et humain. Personne n’a le droit de vous faire sentir mal à l’aise en vous classant comme moyen. Cela n’a aucun sens.

A mon humble avis, pour progresser en japonais, l’essentiel est de garder une curiosité vive à l’égard du Japon, d’avoir envie d’aller vers l’autre pour communiquer, de s’émerveiller à chaque petits pas fait en avant et de rester humble. Sur cette base essentielle, si l’engagement en volume de travail est suffisement important et si vous vivez la langue japonaise comme un être humain communiquant avec les autres alors naturellement votre niveau de japonais s’améliorera au fil du temps.

Un jour peut-être, vous regarderez le chemin parcouru et vous direz sans doute avec fiereté mais humilité : « J’ai dépassé ce fameux plateau mais à mon niveau, j’ai toujours l’impression d’être un élève. »  

Pascal.

 

 

Apprendre le japonais ?

Je suis Pascal, formateur en japonais. Bienvenue dans ma classe !